Hervé Marchelidon

Les Histoires de Rose

Illustrations sur les textes de Renée Fayon

Rose et l 'inconnu du train

 

Je vais rater mon train.

– En retard à cause de cet embouteillage, réussite d'une manifestation.

Encore une … Je grimpe les marches de l'escalator deux par deux.

Ça va vite.

J'entends cavaler derrière moi.

Décidément, on est plusieurs à s'accélérer.

J'arrive sur le quai, tout va bien, le train a du retard aussi cause …?

– Pardon, vous avez perdu ceci …

Essoufflé, quasi plié en deux, un inconnu me tend mon écharpe.

Mes mains frôlent mon cou ...nu.

– Ah oui, en effet, c'est la mienne. Merci.

– J'ai eu du mal à vous rattraper ...Vous courez vite.

– Euh ! oui ! je ne voulais pas rater mon train.

Pas le temps de lui expliquer mes exploits sportifs.

– Eh bien ! si vous aviez eu le temps on aurait pu boire un café.

Sourire, service compris.

Et puis quoi encore !

Finalement je le regarde, pas mal, grand, allure sportive. Dommage me dis-je.

Quoi dommage !!

Il me tend sa carte.

– Si vous voulez je reviens semaine prochaine

– Même jour. Même heure ?

Et comme une imbécile je m'entends répondre.

– Oui d'accord. Au revoir et merci.

Dès que j'ai le dos tourné, je m'engueule. Ça veut dire quoi...oui d'accord ?

T 'es mariée ma petite et tu as des enfants. Oh ! Ça va.

Subjuguée, je rentre rêveuse.

Happée par le quotidien de la maison, les courses, les inscriptions au club de foot du petit dernier et puis mes soirées avec lui, agréables, amoureuses, sans surprise.

Et cette petite phrase qui me revient ;

Même jour. Même heure

Bon là, Rose il faut arrêter tes délires d'ados de quarantaine.

Mais quand même c'est dans trois jours.

Chéri, je ne serai pas là jeudi, je vais à Paris chez ma sœur. On se fait une soirée, je ne rentrerai peut-être pas.

 

J-2 ; je commence à me poser des questions ...du genre ...Je m'épile ou pas ? ... en robe ou en pantalon ?... string ou shorty?...

Je me fatigue moi-même.

Je réfléchis. Qu'est-ce que je veux ? Vérifier mon pouvoir de séduction ? Étinceler ma routine ?


J-0 ; Tu m'as préparé mon petit déj, toujours aussi attentionné.
J'attrape mon sac et hop je file.
Tu files ... mais tu files où ? ma pauvre fille. Tu te crois dans une pub ? Un inconnu dans la rue vous offre des fleurs.
Oui. Et alors ?... Je rêve.
Il m'a plu. Donc oui, je vais vérifier si c'est une rencontre ou pas et après on verra...




La vitesse commence à m'angoisser. Un ongle y passe et puis, deux. J'ai le cœur qui bat. Je vais tromper mon mari ? Peut-être ? Pourquoi ? Je ne sais pas. A cause de sa voix ? Ses cheveux ? Son look ?

Tiens ! le contrôleur.

– Billet s'il vous plait

Il ne peut pas répondre à mes questions, lui.

Il contrôle. Moi, je n'y arrive pas.

Hors contrôle ; mon esprit ...mes émotions ...mon mètre soixante-dix allié de mes soixante-trois kilos.

Corps et esprit sont ailleurs.

Encore une centaine de kms, je souris ... Même pas peur.

Inconsciente ? Retrouver un inconnu.

Et si c'était un psychopathe. Bon arrête avec ton imagination.

Rose, tais-toi.

Qu'est-ce que tu risques ? Une soirée inutile ? A y regarder, ce ne sera pas la première.

Bon, t'arrête de cracher dans la soupe. Tu as une famille modèle, un mari exemplaire.

Oui, je me suis cachée dans cette petite vie ... de peur, de peur de quoi ? D'avoir à vivre ma vie.

J'ai préféré donner l'illusion aux autres que j'étais capable de vivre sans surprise.

Anonyme. Me différencier me faisait peur.

Sportive de haut niveau, les podiums, les interviews et en même temps peur, de subjuguer les autres ? de les dépasser ?

Foutaise ! Peur de moi-même.

Ironie du sort, je cours toujours très vite et lui, a réussi à me rattraper.

Alors quoi ? Est-ce que je veux retourner dans les starting blocks et entendre ''Feu, partez'' ?

Je suis sur le quai, je marche. C'était où ?

Même jour, même heure. D’accord.

Mais le lieu ? Sans-doute sortie de quai.

Je rêvasse à mes tours de stade, mes entraînements. Tout un monde oublié…

– Bonjour

– Euh bonjour ?

Bonjour qui ? je ne sais même pas ? Je n'ai pas regardé sa carte.

Même jour, même heure. C'est tout.

– On va boire un café au coin de la rue ? Il y en a un très sympa.

– Oui d'accord, je vous suis.

– Je préfère, car question sprint, moi, j'aurais du mal à vous suivre.

Je souris et le regarde.

Tout est vrai ; Il est beau, grand, brun, sportif.

Je ne me suis pas trompée.

Toute cette énergie en moi refoulée depuis si longtemps me submerge, comme une lame de fond, tirée par les pieds au large, essorée comme dans un tambour de machine à laver avant d'échouer ... sur ce quai …Vivante !

Rose sans voix

 

 

Cette fois ci, c'est la fin, l'hôpital m'a appelé il y a une heure. Mais cela fait dix ans que tu es condamné, que tu te bats et que je me bats à tes côtés. Tu sais que tout est fini, et que tu vas me laisser seule.
 Ta voix est faible, inaudible, on en a déjà tellement parlé et en fait, si peu de ce moment-là.


Dix ans que tu es à la maison. En retraite, j'ai appris ce nouveau métier auprès de toi, infirmière, enfin, ton infirmière.
J'ai appris aussi à faire tout, seule, appris à dominer ma peur la nuit quand ta respiration ralentissait et que ta machine à oxygène prenait le relais avec ce bruit de souffle inhumain. Tu veux me parler, j'approche mon oreille de ta bouche, un filet de voix : « Rose, les enfants…»
 je comprends que tu parles, de nous, de la maison, notre amour et puis, plus rien .


Ce moment que j'ai tant redouté et aussi je l'avoue, espéré, est arrivé.
Ton caractère, pas facile au départ, a empiré en te clouant dans ce lit comme une momie. Malgré ta maladie, nos éclats de voix retentissaient dans toute la maison. J'avais honte de te
 reprocher cette maladie, j'aurais voulu garder comme seul souvenir, celui du Play Boy de la plage que toutes les nanas mataient, celui de la naissance de nos enfants, de notre mariage, nos vacances … s'est rajouté celui de la maladie.


 





L'infirmière est rentrée dans la chambre. Elle sait, toutes les machines médicales se sont tues.
 Quel silence ! Une main sur mon épaule, elle m'accompagne dans ce froid de mort qui m'envahit. Je ne dis rien. Je ne peux plus parler. Plus aucun son ne sort de ma bouche. Je sors. Je sais ce que je dois faire, je m'y prépare depuis si longtemps. D'abord, prévenir les enfants, la famille, « Jacques est mort »

Ce seront mes derniers mots audibles avant longtemps. Épuisée par toutes ces années, bercées d'espoir et de dépression, ma voix s'est éteinte. Partie avec toi, sans doute … peut-être, est-ce ainsi que je n'ai pas voulu t'abandonner. Je ne peux plus parler, plus rien à dire, à qui ? Éteinte, je reste avec mon silence. Je les entends dire : « c'est normal, ça va revenir, c'est le choc »
Mais plus aucun son hors de ma bouche, mes lèvres bougent, sans résultat. A quoi bon, je n'ai rien à dire, terrassée par ce malheur qui me laisse vivante sans toi. Je reste à monologuer avec toi, je te parle tout haut dans ma tête, les sons n'ont plus besoin de sortir.
C'est notre histoire, les autres ne comprennent pas et n'ont pas besoin de savoir.
J'ai besoin de ce dialogue intérieur pour te croire vivant.
Je suis passée dans un autre monde avec toi.
 Il nous faudra encore de longues conversations avant que je ne puisse retrouver ma voix.

 

Rose et la 17eme minute

 

Porte d'entrée qui claque.

Tu rentres, je jette un coup d'œil à l'horloge du four 20h17.

Le 17 me tétanise, tu as ...17 minutes de retard.

Cool, Rose, cool

– Coucou, Rose, c'est moi.

Je pense «je ne vois pas qui ça pourrait être d'autre » et à cause de ce 17, je sens que la mauvaise humeur s'est installée dans ma tête, mon cœur, mes gestes.

D'ailleurs, je renverse la vinaigrette. Hé ! merde !

Bisou dans le cou et, tu me dis :

– Ce n'est pas grave, je vais la refaire.

Mes sens sont aux aguets, c'est quoi ce parfum ? le tien ? non il y a un mélange avec quoi ? Mais oui, bien sûr avec un parfum féminin, féminin qui n'est pas le mien.

Je me détourne et te regarde.

– Qu'est-ce que tu as ?

– Rien, j'ai passé une mauvaise journée

– Ah bon ! Raconte.

Je me tais. Ma journée s'est bien passée jusqu'à 20 heures après, ce sont les 17 minutes qui...

– Tu es en retard

– Oui un embouteillage

– Où ça ?

– Sur le périph

– Pourquoi tu prends le périph ?

Tu soupires, ne réponds pas et tu commences la vinaigrette.

Tu as sûrement quelque chose à te faire pardonner.

En même temps, 17 minutes ça n'est pas beaucoup, ce n'est pas assez pour un rendez-vous amoureux ... à moins que, tu aies fini plus tôt.

Elle habite peut-être ... dans le quartier ? ... dans l'immeuble ?... sur le palier ?





– Rose, je vais prendre une douche en attendant que ça cuise.

Voilà, j'ai ma preuve, il va se laver ... sale ? sale de quoi?? Il travaille dans un bureau !!

Il veut se débarrasser des odeurs de ... l'autre…quelle autre ? Mais, ... celle du palier.

Ça y est, mon imagination a mis le turbo.

Je me jette sur son portable. Rien ... pas de texto compromettant.

Malin, il a dû les effacer... ça ne prouve rien.

Dans la salle de bains, je t'entends, tu siffles, chantonnes.

Heureux ! tu es heureux, de quoi ?

– Au fait, Rose, j'ai rencontré la voisine du 1er qui vient d'emménager. Elle a l'air très sympa apparemment on travaille dans le même quartier. On pourra faire du covoiturage peut être. Il faudrait qu'on l'invite.

Mon sang se glace. Quoi ? il veut inviter sa maîtresse à la maison ?

Mais, quelle maîtresse ? je déraille.

En fait, non, j'en étais sûre.

Ah ! mon instinct ... il va me le payer.

La 2eme vinaigrette, j'ai envie de la foutre par la fenêtre.

Tu sors de la salle de bain, torse nu.

Quand je pense, qu'elle pose sa tête sur son torse avant, après ... après quoi ? Oh ! il ne faut pas me faire un dessin non plus.

Je dois faire une sale tête car, tu me dis :

_ Qu'est-ce que tu as ?

– Rien, tu as un bouton, c'est tout.

– Un bouton ? où ça ?

– Dans le dos, tu ne le vois pas.

Interrogateur

– Ça n'a pas l'air d'aller toi ?

– Euh ! Non, c’est à cause du four, il déconne.

Tu jettes un œil dessus et tu remarques :

– Ah oui ! en tous cas, l'horloge déconne, elle avance de 17 minutes.

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